L'histoire Le professeur Les artistes Galeries Historique Catalogue médias Recherche actuelle Éducation
Éducation

Unité d'enseignement de l'art Inkameep

Données historiques: avec les mots de Mr. Walsh



L'école indienne d'Inkameep
par Anthony Walsh, professeur

......C'est alors qu'il y eut une offre d'emploi à l'école de jour de la réserve Inkameep, juste au sud-est d'Oliver. J'y commençai une carrière qui allait durer dix années complètes et fascinantes de créativité et de recherches...

Image Catalogue: 0095, Anthony Walsh et ses élèves debout à côté de l'école. 1941
[figure 1. Anthony Walsh et ses élèves debout à côté de l'école. 1941]
Image Catalogue: 0095

La réserve Inkameep se trouve dans une petite vallée complètement distincte de la vallée principale de l'Okanagan. Elle est entourée de collines élevées et de montagnes plus éloignées. Grâce à l'irrigation, on y voit de belles prairies d'herbe verte qui contrastent avec la sécheresse du sol sableux et des buissons d'armoise. On trouve sur certaines des collines des exemples de peintures rupestres qui ont pu marquer le début de l'art autochtone de la réserve. Certains jours, après la fermeture de l'école, nous partions les élèves et moi à cheval et nous faisions des croquis de ces dessins, puis nous les attachions en haut des tableaux de l'école. Ensuite, nous reproduisions des croquis de ces dessins sur des sacs et des mocassins; c'est ainsi que tout a débuté.

Le chef Baptiste George était un vieil homme à l'époque. C'était un sage et un visionnaire. Les magnifiques troupeaux de chevaux et d'autres animaux étaient largement dus à son initiative. Et il avait élaboré un mode de vie satisfaisant pour son peuple qui commençait tout juste à ressentir les effets de l'empiètement d'une autre culture. Il était bien en avance de son temps en cela qu'il voulait que les enfants reçoivent un enseignement dans le cadre de leur propre culture, et ne soient pas envoyés dans des pensionnats. Il s'en tint à son point de vue avec persistance, et finalement obtint la création d'une petite école de jour dans la réserve. Il fallut à peu près deux ans avant que les enfants ne m'acceptent complètement. Même si je leur paraissais amical, je n'en demeurais pas moins un Blanc. Les adultes pensaient généralement, et par conséquent les enfants, que peut importait la gentillesse d'un homme blanc, celui-ci restait toujours suspect. Cette attitude, que l'on peut comprendre aisément, résultait en grande partie des nombreuses promesses non tenues du passé, de la rapacité et du dédain des Blancs.

Les parents et les gens âgés étaient toujours très courtois. Le chef ne désirait qu'une chose, que ses enfants soient suffisamment équipés pour pouvoir garder leurs biens dans le monde de l'homme blanc, car il sentait venir l'orage. Il était essentiel qu'ils aient une idée des ventes et de la commercialisation des beaux chevaux et du bétail engraissé sur les marchés et dans les foires de la Côte.

Entre temps, les études artistiques se poursuivaient et enrichissaient les sujets les plus ardus du programme...

Ces croquis à main levée à peine terminés (sur un thème particulier) effectués sur des morceaux d'écorce de bouleau étaient ensuite envoyés à des amis de l'école. Leurs destinataires en étaient contents et admiratifs. Puis quelqu'un suggérait qu'on pourrait tirer de toutes ces ébauches un grand tableau et on le réalisait sur un morceau de peau de daim. Ainsi ces efforts aboutirent à un projet collectif, à la fin les dessins terminés étaient soumis aux jeunes artistes. Ils choisissaient entre eux celui qui leur paraissait le meilleur. (À ce moment-là, ils avaient suffisamment d'expérience pour être capables d'apprécier mutuellement leurs œuvres). Et ce fut Francis Baptiste qui remporta tous les suffrages.

Sa grand-mère lui prépara un beau morceau de peau de daim. Et quand il eut terminé son tableau il y eut beaucoup de oh et de ah! On allait l'envoyer pour un concours à l'exposition de la Royal Drawing Society pour les enfants du Commonwealth, exposition qui devait avoir lieu à Londres en Angleterre. Quelques jours avant l'envoi, un des enfants était allé à l'atelier pour prendre du matériel. Il se précipita en courant vers l'école complètement bouleversé et hurla que les rats à queue touffue avaient fait des trous avec leurs dents dans le tableau de Francis. Les écoliers abandonnèrent tous leurs bureaux et partirent à toute vitesse comme un vol d'oiseaux pour aller évaluer la situation. Quand j'arrivai sur les lieux, ils tenaient la peau de daim: il y avait effectivement de grands trous. Il n'y avait qu'une chose à faire. La grand-mère devait donner un autre morceau de peau de daim. Elle le fit, mais il n'était pas aussi beau que le premier. En deux jours, Francis terminait le second tableau, puis on en fit soigneusement un paquet et on l'assura. Il partit et arriva deux jours avant l'échéance. Au bout de quelques semaines arriva la nouvelle par la radio que le tableau intitulé "Nativité Inkameep" avait remporté la médaille d'argent et qu'on allait le porter au palais de Buckingham pour que la reine puisse le voir.

En 1938, un dossier de présentation des dessins et des peintures des élèves fut exposé par la Croix-Rouge cadette dans différentes capitales européennes. Cette même année, j'organisai une exposition de l'art Inkameep que l'on put voir à Londres, à Paris et à Dublin et dans le cadre d'une importante exposition à Glasgow en Écosse.

L'étape suivante dans ce domaine se décida lorsque le chef accepta d'envoyer Francis Baptiste dans une école d'art indien à Santa Fe au Nouveau Mexique. Il y étudia pendant toute une année scolaire. À son retour, le chef lui construisit un atelier près de la maison de Francis. C'est là qu'il peignit de nombreuses œuvres qu'il fit envoyer dans de nombreux pays du monde entier.

Saynètes

Image Catalogue: 1980-27-1, Dans la salle de classe
[figure 2. Dans la salle de classe]
Image Catalogue: 1980-27-1

.... un petit bonhomme du nom de Johnny Stalkia, qui connaissait très peu d'anglais, vint vers moi et me dit:

"Professeur, moi savoir histoire indienne."

C'est alors que se produisit une chose étrange, ce petit garçon se transforma en ours - son histoire parlait d'un ours. Et devant nos yeux, l'ours se mit à marcher et à se rouler et à parler dans le dialecte de l'Okanagan. J'étais subjugué tout autant que les autres enfants tandis qu'ils s'asseyaient charmés par l'habileté de l'un des leurs à imiter le comportement d'un animal avec autant de vérité. C'est alors qu'une idée me traversa l'esprit: voici les éléments d'une saynète dans laquelle les oiseaux et les animaux agissent et parlent comme des êtres humains.

Comme les enfants étaient captivés par la représentation, je n'eus pas trop de mal à obtenir d'autres histoires. En conséquence de quoi d'autres formes d'art se développèrent. Nous avions besoin de masques. On fabriqua les personnages d'oiseaux ou d'animaux en papier mâché. Puis il fallut choisir des histoires qui pouvaient présenter un intérêt dramatique. Ce qui m'a paru très surprenant dans tout cela est que ces enfants possédaient d'emblée une certaine grâce dans leurs mouvements, ils n'étaient rigides ni des coudes ni des genoux, leurs jambes et leurs bras suivaient avec une grande souplesse. Et grâce à la fluidité de ces mouvements, surgit quelque chose de très original dans la marche, la course ou le repliement sur soi de chaque portrait qu'ils réalisaient.

.... il se produisit une explosion de créativité à en couper le souffle. Un enfant racontait son histoire sous la surveillance active des personnes âgées. Les autres faisaient des commentaires et le scénario commençait à prendre forme; de petites pièces étaient en train de naître à l'état brut, mais pleines d'authenticité.

......Les enfants Inkameep allaient écrire leur propre version de l'histoire Okanagan du lièvre et de la tortue. On la présenta lors d'un festival à Penticton. L'arbitre déclara qu'on avait pratiquement rejeté toutes les lois du théâtre, mais en fait on avait réalisé une très sympathique représentation et le public extasié l'applaudit longuement.

Quand on la redonna devant les personnes âgées, celles-ci furent étonnées. La saynète fut jouée dans un décor superbe, le soleil descendait sur les montagnes de l'ouest et le vert vif des prairies se détachait sur le gris argent des buissons d'armoise. L'odeur de la terre chaude et le parfum piquant de l'armoise ajoutait encore à la griserie de la soirée. Comme (le public) rit des fanfaronnades du lapin ... et comme il eut la gorge serrée quand le pauvre lapin se fit humilier!

Le public blanc, qui comprenait de nombreux ex-Européens avertis, éprouvait des difficultés à exprimer ses sentiments, à ceci près qu'il venait de voir quelque chose de typiquement canadien, quelque chose dont il devinait la présence mais qui lui avait toujours échappé. Et son appréciation sincère du spectacle donna aux adultes indiens une sorte de sceau sur leur vieille culture, qui avait encore le pouvoir de les amuser et de les sensibiliser. Les voici qui prenaient conscience de quelque chose appartenant à un peuple qui avait tracé sa propre voie bien avant l'arrivée des Blancs dans les vallées et les montagnes de l'ouest.

Chants

Dans tous les pays du monde et chez tous les gens de tous les âges, on a chanté pour exprimer la douleur ou la joie ou les évènements importants de la vie de chacun, quelque chose de vraiment intime. (Je possédais) une grande affiche assez criarde représentant une chaumière anglaise entourée d'un jardin luxuriant où poussaient plein de roses trémières. C'était si brillant qu'on était obligé de cligner les yeux. Quand je la montrai aux enfants, ils eurent une sorte de réaction de surprise et commencèrent à pousser des exclamations. Leur intérêt grandit encore plus lorsque je leur dis que j'allais la donner comme prix à celui qui pourrait chanter trois chansons de l'Okanagan, et qui les chanterait le mieux; je leur donnerais deux semaines pour les apprendre. Un bavardage animé suivit cette déclaration. Après l'école et l'accomplissement des corvées du soir, j'entendais des fragments de chansons et pendant les fins de semaine, alors qu'ils allaient ici et là occupés à leurs différentes missions, une certaine mélodie se répétait encore et encore. Je ne posais aucune question mais devinais qu'il y avait dans l'air des efforts et de la pratique!

Au bout du quatorzième jour, ils étaient dans un état de surexcitation à la rentrée. Puis un à un apporta sa contribution. Certains n'avaient qu'une chanson, d'autres deux et encore moins trois. Le vainqueur fut sans hésitation une frêle petite fille dénommée Irène. Elle avait peut-être six ou sept ans, et présentait une légère déformation de la lèvre supérieure depuis sa naissance. Dans la vie quotidienne, elle était très nerveuse, mais à cette occasion elle se tenait bien et avait confiance en elle-même et il y eut une lueur dans ses yeux lorsqu'elle chanta les trois chansons. Elle fut si remarquable que sa performance exigea de l'attention et une communication vigilante. Chaque concurrent avait mérité des éloges, quelques remarques à propos de leurs faiblesses, et un grand intérêt pour les chants eux-mêmes car ils traitaient des nombreuses phases de la vie. Mais le prix était destiné à celui ou à celle qui avait le mieux chanté les trois chansons. Et la seule conclusion à laquelle je parvins fut que le chant d'Irène Baptiste était de qualité exceptionnelle. Comme elle avançait pour recevoir cette affiche aux couleurs si criardes, aucun saint n'aurait pu avoir l'air aussi extasié. Elle la serra très fort contre elle et retourna à sa place émerveillée. Et pendant quelques jours elle vécut dans sa bulle, très loin de la vie de tous les jours. Lorsqu'elle retomba sur terre, je me mis à l'interroger.

"Irène, comment se fait-il que tu aies chanté cette chanson si bien?"

"Professeur" dit-elle, "quand j'ai vu cette affiche, je l'ai désirée plus que n'importe quoi au monde. J'ai couru chez ma grand-mère aussi vite que j'ai pu.

"Grand-mère, il faut que tu m'apprennes des chants indiens". Ma grand-mère s'est mise à rire, puis elle a dit d'une voix grave:

"Je n'ai pas chanté de chant indien depuis que j'étais une petite fille comme toi".

"Grand-mère, essaye de te rappeler. Je vais laver le sol pour toi, j'irai chercher de l'eau, je t'aiderai à arracher les mauvaises herbes du jardin. Je ferai tout ce que tu me demanderas, mais s'il te plait apprend-moi des chants indiens. Juste trois chants indiens". Elle réfléchit pendant une journée et se mit à chanter et à chanter. Et quand elle a été fatiguée , vous savez ce que je lui ai fait faire?"

"Non".

"Je l'ai fait siffler".

"Tu n'as pas honte?, Ta grand-mère n'a plus beaucoup de dents!"

"Elle a seulement ri et elle a commencé à siffler. C'est pour ça que je chante bien ces chants et que j'ai remporté le prix".

En quelques mois, nous avions réuni trente chansons différentes; certaines étaient importantes. Un vieil homme, enthousiasmé par l'intérêt des enfants, nous donna un tambour, ce qui offrait un accompagnement de fond au chant. Et voilà un autre pas en avant pour se faire respecter et trouver du bonheur dans quelque chose qui faisait essentiellement partie de leur patrimoine, quelque chose qu'ils n'auraient désormais plus besoin de cacher à la critique des Blancs.

Danse

(Un jour) j'entendis des petits coups à la porte, des rires et des chuchotements. Je marmonnai: "Qui est là?"

La porte s'ouvrit doucement et trois petites filles apparurent.

"Qu'est-ce que vous voulez?" Il y eut une grande agitation. Elles s'approchèrent de moi en parlant toutes en même temps.

"Professeur, nous avons une danse".

"Impossible".

"La danse des papillons"

"Je suis très occupé maintenant".

"C'est vrai, professeur".

La discussion dura quelque temps, mais sensibilisé par leur enthousiasme, ce qui était très rare, je cédai à leur détermination.

Elles revinrent par une paisible fin d'après-midi, insistant pour me dire que leur danse était prête. Je tentai d'échapper à leurs supplications, mais en vain. Elles se tenaient debout devant moi encore une fois et je fus obligé de céder. Elles m'entraînèrent alors vers la rivière, me demandèrent de poser mes mains sur mes yeux et de ne pas regarder jusqu'à ce que j'entende le battement du tambour.

Et quelle vision reçurent mes yeux quand je les ouvris à la fin du battement! Je ne pus m'empêcher de songer comment, dans le temps, on voyait les premières danses dans un tel décor.

Il y avait le ciel bleu par-dessus nos têtes, et le vol rapide d'un aigle qui émettait un sifflement. Les amélanchiers étaient pleins de fleurs blanches parfumées, pendant qu'un chœur d'oiseaux complétait le décor. Puis un signal invisible fut sans doute donné et apparurent soudain deux papillons blancs. Elles s'étaient servies avec maladresse de rameaux fleuris d'aubépine en guise d'ailes. Malgré un si mince déguisement, elles avaient perdu leur forme humaine; à peine quelques gestes les transformaient en papillons; le tambour résonnait doucement. Ce que je vis me cloua sur place; là, devant moi, créée par des enfants de quatre, cinq et six ans se manifestait une véritable forme d'art.

On en vint à la formation d'un studio de radiodiffusion simulé, et pendant sept minutes, chaque jour, la salle de classe devenait la station radio I.N.K. d'Inkameep, où la majorité des jeunes élèves se donnaient le tour pour jouer le rôle d'annonceurs. À partir de ces modestes débuts, ils allaient partir en train jusqu'à Vancouver pour la première fois. Ils réalisèrent un programme de leurs chants sous les yeux étonnés du type de la SRC (Société Radio-Canada) qui était passé par de grands moments d'anxiété car il craignait que le micro ne les effraie et ne les laisse sans voix. Mais ils n'avaient pas besoin d'avoir peur, la troupe prit les choses en mains. Puis ils embarquèrent sur un grand bateau et partirent à travers les îles vers Victoria afin de présenter leurs pièces et leurs danses et de chanter leurs chants devant une foule immense dans un parc situé près du Parlement.

Beaucoup d'autres créations allaient se faire et, où qu'ils aillent, par monts et par vaux, ils contribuèrent à une plus vaste compréhension de leur culture et à une diminution des préjugés....

 



Suivante »» Leçon 1: Pétroglyphes et pictogrammes
Précédente »» Introduction: un mot aux professuers